Cher Bruno,

je sais bien que vous n'approuvez pas la monnaie telle qu'elle est! Vous m'aviez bien répété plusieurs fois que l'idée de la monnaie qui serait grevée de "frais de garde" en fonction du temps, telle la monnaie fondante, vous paraît pertinente et juste! Je ne me trompe pas? Mais quand il s'agit de proposer des solutions, hélàs, vous manquez d'insistance pour aller dans ce sens, me semble-t-il!

Plusieurs fois déjà, j'ai pointé qu'une limite légale des taux ou un système à prêt gtatuit ne peut pas fonctionner, car l'être humain est comme il est!

Si on peut imaginer qu'entre personnes "civilisées", si cela existe, de telles dispositions pourraient suffire, je suis certain qu'il y a toujours quelques uns qui ne se soucient que leur profit immédiat, et cela ne sera guère possible de contrer tant que la monnaie peut rester réserve de valeur! On peut bien dénoncer de tels comportements, mais qu'est-ce que cela change?

Autrement dit, pour les gens dits civilisés, pour ceux qui se soucient aussi du prochain, bel idéal chrétien qui m'est plutôt sympathique, d'autant que les autres religions partagent largement cet idéal, vos idées marcheraient, mais croyez-vous (une question de croyance donc) que cela marche dans le monde tel qu'il est? Si lm'amour du prochain se généraliserait, ce serait peut-être formidable! Mais je ne vois advenir cette utopie-là! Peut-être pas plus que la mienne?

Je maintiens néanmoins mon exigence si radicale, et si la communauté des économistes voulait bien se saisir de telles idées, les chances augmenteraient sans doute: il faut bien atteindre le capitalisme à sa racine millénaire, à savoir au niveau de la monnaie elle-même!

C'est le fonctionnement de la monnaie qui est la principale cause du capitalisme tel qu'il est!

La réforme gesellienne n'empêcherait ni l'enrichissement de ceux qui se débrouillent mieux ni la faillite de ceux qui se trompent, mais elle empêchera la rente capitaliste, et par là, elle permettra aux plus faibles de se relever, ce qui n'est plus possible actuellement! Et cela serait déjà pas mal!

La réforme gesellienne n'empêchera pas non plus que d'autres richesses se constituent et s'accumulent même auprès de quelques uns, et des taxes, notamment foncières, seront certainement toujours nécessaires après une telle réforme!

Seulement, les accumulations d'autres biens n'auront pas la même conséquence de crise systémique que l'accumulation de la monnaie elle-même!

Pour revenir à ma distinction (exposée déjà dans l'ouvrage de Gesell) entre besoin de monnaie et demande de monnaie, il est clair que l'accumulation capitaliste, qui porte sur la monnaie elle-même en fin de compte, aura pour effet de retirer la monnaie circulante qui est bien un "besoin" au sens où, sans elle, l'économie marchande n'est tout simplement plus possible!

Les citoyens dits normaux font constamment "demande" de monnaie en échange de leur travail, de leurs biens et de leurs services, et c'est bien cela qui est actuellement entravé par les rétentions massives de liquidités, que ce soit du numéraire ou, par extension et en stricte conséquence de la rétention du numéraire, du crédit!

Les banques préfèrent bien rester liquides auprès des BC actuellement, même si cela ne leur rapporte que peu, que financer l'économie, car le risque est ainsi moindre pour elles.

Et c'est seulement quand le risque de rester liquide devient plus élevé que prêter à des emprunteurs maintenus solvables (tout cela grâce à la monnaie anticrise) que nous pourrons surmonter la crise actuelle!

Et l'"idéal" d'un prêt à taux faible ou nul pourra devenir réalité, moyennant quoi, l'écart extrême entre riches et pauvres se réduira mécaniquement!

Le revenu minimum de dignité ne me semble pertinent qu'après l'instauration de la réforme monétaire.

Dans la situation actuelle, cela n'entamera absolument pas la rente du capital, moyennant quoi, les plus pauvres seront toujours sans aucune perspective!

Et si ce système a pour effet de diminuer la quantité de travail effectuée (même mal payée, tant mieux en apparence pour les plus pauvres), cela aurait pour effet la raréfaction de la production à redistribuer, et une évolution inflationniste aurait vite fait d'annuler les bienfaits d'une telle mesure!

Nous avons une petite idée de ce qui se passerait quand nous considérons les allocations logement versées aux faibles revenus (souvent déjà directement aux propriétaires!): les loyers augmentent au point que, sous le trait, ces même pauvres n'ont pas plus, et tout le bénéfice est pour les propriétaires.

Aussi, je vous engage (si vous voulez) de soutenir résolument la réforme monétaire, sans quoi, toute autre mesure sociale me semble vain!

Bien amicalement, jf