----- Original Message -----

From: Bruno Lemaire

To: Johannes FINCKH ,

Sent: Saturday, March 07, 2009 11:00 PM

Subject: notre point de désaccord sur la création monétaire

Cher Johannes,

Je pense avoir compris où se situe notre point de désaccord.
Non seulement vous distinguez crédit et monnaie - peut être comme S. Geselle, mais il n'a pas forcément raison sur tout , personne n'est omniscient, je pense -
mais pourquoi pas, mais la seule monnaie qui vaille, c'est la monnaie 'fiduciaire' (disons papier et pièces).
Avec cette définition, vous ne risquez pas d'être contredit, la seule 'création monétaire', si création il y a , ne peut venir que des banques centrales.

Si maintenant on met dans la masse monétaire, notée le plus souvent M1 (monnaie fiduciaire plus comptes à vue), la monnaie 'bancaire' la plus liquide,
je ne suis pas sûr que votre raisonnement tienne.

Cela n'enlève rien, bien sûr, aux qualités évidentes d'une monnaie fondante, que j'appelle ausi de mes voeux.

Amicalement, Bruno L.

Les crédits font les dépôts, ou plus exactement les crédits font l'augmentation (provisoire) de M1,
mais les remboursements (du principal) font la diminution (provisoire) de M1.

On en reparlera sûrement...

Réponse jf, 8.3.2009

Cher Bruno,

Merci beaucoup pour toutes vos réactions si bienveillantes et attentives. Au  moins, je l'espère, n'y aura-t-il pas entre nous des blocages doctrinaires parce que les positions geselliennes, et les miennes qui comportent quelques accents contemporains que Gesell n'avait pas, il y a cent ans, ne bénéficient pas  de l'appui des professeurs. Car il faudrait, au fond, les abandonner, selon certains, simplement parce qu'elles dérangent la tranquillité des idées universitaires qui, comme à la cour de récré, pourront alors continuer à s'affronter tranquillement, sans conséquences.  Entre keynesiens, monétaristes, marxistes et que sais-je encore! Avec Gesell, ce qui se dit aura des conséquences pratiques!

L'idée des billets "tirés au sort" n'est pas chez Gesell mais avait été avancée par des geselliens allemands depuis une vingtaine d'années peut-être, mais peu importe, elle a le mérite de stimuler dans la bonne direction. A mon goût, elle pourrait marcher, mais je pense que la technique à adopter devrait mobiliser une équipe de spécialistes et supporter d'éventuels correctifs pratiques, afin de trouver la technique la plus adéquate. Il est possible, aussi, que le seul principe de rendre la monnaie révocable produira déjà des effets stimulants. A voir.

Evidemment aussi, on ne peut savoir si Gesell avait "raison sur tout", nul n'étant "omniscient".

Ceci dit, tant que l'on ne pense pas "avec Gesell", il n'y a pas moyen d'avancer véritablement.

La distinction entre monnaie et crédit chez Gesell s'impose à mon sens dès que l'on pense en catégories de monnaie fondante, car ce qui embarasse la pensée prégesellienne (comme préhistorique!), c'est la dimension temporelle des choses! Avoir de l'argent en banque (un livret A par exemple) ou avoir la somme équivalente en poche confère, certes, assez concrètement, le même pouvoir d'achat, et un ordre à la caisse d'épargne de bien vouloir virer telle somme au vendeur de voitures pour un achat ou payer cette voiture en liquide semble complètement équivalent pour l'acheteur.

Quant au vendeur, quand il s'agit d'un commerçant établi et "honnête" et qui paye ses impôts, ce sera aussi la même chose!

Il en va déjà autrement s'agissant d'un vendeur qui serait interdit bancaire par exemple et qui aurait des dettes et qui serait insolvable par ailleurs.

Ceci pour dire que ces deux paiements ont néanmoins des conséquences différentes, toujours.

Le paiement liquide liquide la transaction sans reste et l'isole du contexte, alors que le virement bancaire implique les banques, un tiers donc, et l'affaire n'est réglée qu'après le jeu d'écriture bancaire effectué, et on peut dire que ces transferts de créances se sont opérés sans passer par la monnaie centrale. La monnaie centrale n'y est présente que comme une promesse crédible.

Maintenant, si ( personnellement peut-être, et je ne suis pas à 100% attaché à ce point, au fond, je veux bien laisser à l'avenir le soin de trancher ce point ) je cherche à éliminer du raisonnement la question de la "création monétaire par les banques", c'est surtout parce que cette hypothèse (qui sait si un jour quelqu'un peut la démontrer impeccablement?) est totalement inutile pour expliquer d'une façon complète et satisfaisante les circuits monétaires.

Evidemment, cela suppose que l'on parte de la monnaie fondante, une sorte de monnaie circulante "parfaite" comme d'une boussole pour dire ce qui peut être la vraie nature de la monnaie!

En effet, avec l'invention de l'artifice de la monnaie fondante, c'est un artifice au sens qu'il faut l'inventer, on découvre notamment que la monnaie traditionnelle est aussi un artifice! Et la monnaie traditionnelle est en fait un objet assez baroque, un objet ayant une date de création mais qui n'a pas de date d'obsolescence! Il s'agit là d'une opération de forclusion de l'élément temps, la monnaie traditionnelle est en quelque sorte la tentative de fabriquer des pièces d'or.  La forclusion (l'exclusion) de l'élément temps confère à la monnaie liquide sa dimension de valeur refuge en dernier ressort, facile à stocker et à transporter, plus facile encore que l'or lui-même! C'est pourquoi on la thésaurise, c'est tout bête!

Silvio Gesell doit exiger qu'il faut éliminer cette fiction d'éternité de la monnaie fonctionnelle, car il s'agit d'un élément parasite qui enlève à la fonction monétaire une part substantielle de son efficacité et de sa fonctionnalité.

La non-inscription de l'élément temporel sur le support matériel de la monnaie confère, comme vous le savez par ailleurs, à celle-ci une "valeur" supplémentaire (au sens de la plus-value marxiste, mais que Marx a totalement méconnu pour la monnaie!) qui ne rend jamais l'échange monnaie/bien ou service équivalent. Avec Proudhon, déjà, la monnaie est clé et verrou du marché, au gré du détenteur de monnaie, idée validée par les geselliens.  La non-inscription de l'élément temporel a pour principal effet de faire de la monnaie un objet "précieux" que l'acteur économique cherche à posséder pour lui-même et à ainsi détourner de sa fonction circulante, un seconde de trop, une minute de trop, une heure de trop, une journée de trop, un mois de trop, une année de trop. Toujours le laps de temps de "trop" qui opère son effet de chantage capitaliste constamment. La monnaie fondante veut tout juste neutraliser cela, rien de plus et rien de moins.

Imposer à la monnaie la même inconditionnalité de constituer la demande effective sur le marché que subissent déjà les biens et services  en tant qu'offre inconditionnelle  sur ce marché, c'est tout. L'inconditionnalité vient de la pression exercée par le facteur temps, exclusivement: par l'urgence de la vie!

Après cette excursion basique, je reviens à la question de la création monétaire par les banques. En fait, les économistes cherchent à éliminer, en supposant aux banques ce pouvoir créationniste, également le facteur temps de la monnaie scripturale comme c'est le cas de la monnaie fiduciaire telle qu'elle est construite! En étendant la qualité de monnaie aux différents comptes bancaires en construisant M2, M3 voire M4, ils veulent ignorer la simultanéité (un élément  du temps!) de ces inscriptions dans deux colonnes à la fois, en + et  en -, ce qui prouve pourtant qu'il ne peut s'agir que d'un artifice comptable.  L'inscription des créances et des dettes, comme je le répète tout le temps, modifie l'état de fortune des uns et des autres, mais ne peut pas, en elle-même, modifier la quantité de monnaie circulante.La banque, la maison qui manie cet objet fétiche "magique" que la monnaie inventée sur le modèle de l'or, la monnaie éternelle, aurait, par extension, hérité des pouvoirs magiques de cet objet accepté par les économistes sans critique!

Evidemment, je cède complètement sur ce point, le fait que de plus en plus de débiteurs font défaut et le fait que l'on pleure des "pauvres" créanciers (ou devenus pauvres de ce fait), contraint les banques centrales d'en remettre au pot en achetant les créances "toxiques" ou "pourries".

Le pouvoir de création de monnaie des banques s'est ainsi exercé par la menace systémique qu'elles ont été amenées à provoquer! Je précise néanmoins qu'elles ont agi ainsi en relation avec les fait que les capitaux qu'elles géraient  avaient atteint de tels volumes que seuls les placements à très haut risque gardaient la possibilité -théorique, virtuelle et spéculative- de satisfaire les appétits et les promesses d'intérêts - mais à condition que le risque ne se réaliserait pas, ce qui est quelque peu "absurde"... Et le fait d'émettre seulement la monnaie actuelle et non la monnaie anticrise conduit évidemment à l'impasse catastrophique où nous sommes.

En termes économiques, l'ultime placement à haut risque est la politique d'armement militaire et la recherche de provoquer une grande guerre qui détruirait tout, afin qu'on puisse recommencer à zéro! Tout en générant des surprofits au passage pour ceux qui vendent les armes à tous les  belligérants à la fois, tant qu'à faire!

Faire de l'économie politique sans Gesell, c'est comme faire de la physique sans Newton ou Einstein!

L'économie actuelle et ses différentes doctrines est un système confus de poids, de contrepoids, d'approches philosophiques et baigne dans une confusion langagière et des approximations. Je pense qu'avec Gesell ce serait une espèce "nettoyage des écuries d'Augias" qui se produirait et que cette perspective est la principale opposition à son avènement.

,à+jf