Oui, la monnaie fondante est le meilleur moyen d’en finir avec la crise !

Le Sarkophage a publié dans son n° 10 un article sur les expériences qui introduisent des "monnaies fondantes" dans les circuits économiques et notamment les expériences en cours avec la monnaie SOL. Alors que la crise actuelle a éclaté dans la sphère financière, il est paradoxal de voir si peu de propositions pour une issue à la crise, aux crises répétitives du capitalisme, s’appuyer sur une refonte de la monnaie. Comme si nos économistes de tous bords, nos dirigeants politiques et les citoyens eux-mêmes considéraient que nos monnaies, Dollar ou Euro, étaient de l’ordre naturel, intouchable dans leurs fondements. En ce sens les expériences SOL, comme celles qui ont pu être conduites à d’autres époques (dans l’Allemagne des années 30 ou à Lignières dans le Cher en 1956 …) ou sous d’autres latitudes (créditos argentins …) sont intéressantes. Elles ont cependant échoué ou peinent à se développer pour la simple raison qu’il leur manque un appui institutionnel beaucoup plus important. C’est à cette seule condition qu’une nouvelle monnaie anti-crise pourrait efficacement et durablement fonctionner à plein comme valeur d’échange sans être gelée par ceux qui en détiendraient au-delà de leurs besoins de consommation et d’épargne.

Il n’y a de vraie monnaie que si elle est acceptée par tous (la limite des SOL) et pour cela il lui faut le sceau du Roi !

Il faut donc aller plus loin et proposer l’émission, avec le sceau de l’Etat, d’une monnaie anti-crise sur le mode de la "monnaie fondante" décrite pour la première fois par Silvio Gesell (1) dans son livre L’ordre économique naturel (1916). Un gouvernement s’il est souverain peut décider de prendre une mesure en ce sens. Il peut le décider tout en laissant parallèlement subsister et circuler sa monnaie traditionnelle (l’Euro). Cette coexistence de deux monnaies doit permettre une transition plus facile vers le nouveau système monétaire qui émergera. Il n’est de ce fait pas nécessaire à un pays de s’exclure du commerce mondial pour engager une telle transition de ses institutions financières.

Comment ça marche ? La nouvelle monnaie doit être introduite dans le circuit au jour J et sur les bases les plus démocratiques possibles. Pour cela le gouvernement, souverain et soutenu par le suffrage des électeurs, émet pour chaque citoyen vivant sur le territoire (actif ou non, jeune ou vieux, français ou résident) des bons d’achats d’une valeur de 100 € par mois. Ces bons ont la particularité d’être "fondants", à savoir qu’ils perdent chaque semaine 0,1 % de leur valeur nominale et doivent donc être réactualisés par leurs détenteurs de 10 centimes d’Euro chaque fin de semaine. Dans la phase de démarrage les bons sont émis sous format papier (avec les mêmes sécurités que pour les billets de banque), la réactualisation se faisant en collant un timbre fiscal sur le bon. Ces bons-papier doivent permettre une compréhension et une appropriation plus facile du nouveau système monétaire par les citoyens. Dans un deuxième temps une "monnaie fondante numérique" est tout à fait concevable (le SOL, qui s’échange via une carte à puce, en est un exemple).

La validité des ces bons doit être universelle sur tout le territoire. Ils doivent être acceptés pour tous les paiements dans le commerce, dans les banques, par le Trésor Public et dans les administrations comme des billets en euro. S’agissant d’une mesure anti-crise, l’Etat aura toujours l’autorité et le crédit suffisant pour émettre de tels bons sans que cela ne lui coûte autre chose que le coût de leur fabrication et diffusion. L’Etat récupère d’ailleurs 0,1% chaque semaine ou 5,2% annuels de ces sommes du fait de leur actualisation par les détenteurs. Les bons alloués sans conditions peuvent se confondre avec un revenu de citoyenneté et ont toutes les raisons d’être soumis à l’impôt proportionnel aux revenus (2).

Un calcul rapide montre que l’émission des bons sur le premier mois représente 6 milliards d’Euros. Somme qui circulera rapidement et totalement en consommation supplémentaire et paiement d’impôts et taxes. Sur un an se seront 72 Milliards qui seront émis par l’Etat. Ceci n’implique pas qu’il faille émettre autant en billets car le retour rapide de la grande majorité de ces bons vers les caisses de l’Etat doit permettre de les réutiliser très largement les mois suivants, après leur réactualisation.

On peut supposer, sans dommage pour le projet, que la B.C.E. ne soit pas dans un premier temps impliquée dans l’émission des bons et continue à gérer la monnaie traditionnelle.

Quel sera l’effet d’une telle mesure ?  Compte tenu du caractère fondant des bons leurs détenteurs voudront s’en défaire en priorité en consommant ou en les remettant au Trésor Public au titre des impôts et taxes dus. La circulation monétaire, gelée en période de crise, sera dopée permettant une relance de l’activité économique et des rentrées fiscales.

Pour que l’émission de ces bons ne soit pas inflationniste il faudra, comme cela est fait par la B.C.E. qui fixe le taux d’intérêt directeur, conditionner cette émission à l’indice des prix. A situation déflationniste émission plus importante de bons, la formule P (Prix) = M (Masse monétaire) * V (vitesse de circulation) chère aux monétaristes s’appliquant totalement au nouveau système. L’Etat devra mettre en place un plan de suivi (démocratique) des masses monétaires en circulation (bons et euros) pour éviter une surchauffe de l’économie ou des déséquilibres régionaux (3).

Actuellement toute émission de monnaie ou ouverture de lignes de crédit par la B.C.E. ne peut que tourner à vide car la monnaie ainsi émise serait gelée par les détenteurs de comptes surabondants ou par les consommateurs craintifs qui préfèrent épargner ou thésauriser plutôt que d’engager des achats. Tout au contraire une "monnaie fondante" circulera en priorité puisqu’elle se déprécie avec le temps. 

C’est parce que l’euro, ou toute autre monnaie classique, est vécue comme immortelle, jamais soumise à l’usure du temps, qu’elle devient usurière du temps (le capital ponctionne un intérêt fonction stricte du temps et non pas du risque ou de la performance). Dans un tel système le détenteur de monnaie tient à la gorge les producteurs de biens et services tous périssables. La monnaie fondante ramène la monnaie, dont la fonction première est d’être véhicule des échanges, au rang des autres marchandises. Périssable tout en étant régulièrement réactualisée, elle circulera sans jamais pouvoir être retirée du circuit économique sous peine d’appauvrir son détenteur.   

Suivant la loi de Gresham (4) la "mauvaise monnaie" chasse la "bonne". Cette loi signifie qu’une monnaie considérée comme sure (car elle ne se déprécie pas) tend à disparaître de la circulation et à être thésaurisée lorsqu’elle est en concurrence avec une monnaie considérée comme moins sure (parce qu’elle perd de sa valeur avec le temps). Ainsi la monnaie fondante se substituera petit à petit aux euros comme monnaie d’échange. Dans ce contexte les excès de liquidités en euros seront thésaurisés ou retourneront aux banques. 

Les détenteurs de monnaie fondante trouveront moyen d’échapper à la "fonte" en consommant des biens et services. S’ils doivent épargner (pour préparer un investissement à venir ou parce qu’ils n’éprouvent pas de besoins de consommer plus) ils le pourront le faire auprès des banques en acceptant des taux permettant de couvrir, au moins partiellement, la fonte de la monnaie. On peut supposer que ce système tendra à une diminution des taux d’intérêts servis aux préteurs, sans cependant limiter l’offre de prêt car toute monnaie fondante thésaurisée perdra inexorablement de sa valeur. Pour les mêmes raisons les banques n’auront pas tendance à restreindre le crédit et l’investissement se trouvera encouragé.

Certes une monnaie fondante ne peut à elle seule résoudre tous les problèmes et notamment ceux que soulèvent la dégradation climatique, l’aggravation des pollutions, la renchérissement annoncée des énergies ou le partage inéquitable des revenus et des richesses foncières … Cependant une telle monnaie qui s’attaque au cœur même de la crise en privilégiant la fonction valeur d’échange de la monnaie favorisera un environnement stable et dynamique propice à la mise en œuvre de politiques capables d’engager des mesures de prévention et de correction équitables et audacieuses.

Cet article a été rédigé par Johannes Finckh, psychiatre et économiste (5).