----- Original Message -----

From: "Jérôme Blanc" <jerome.blanc@ish-lyon.cnrs.fr>

To: "Johannes FINCKH" <johannes.finckh@wanadoo.fr>

Sent: Sunday, January 11, 2009 11:14 PM

Subject: Re: Réponse à votre Book Review/Helmut Creutz


Cher Monsieur Finckh,

Je dois d'abord vous remercier de votre long courrier, qui me permet
d'avoir un retour sur la recension que j'ai faite de la traduction de
l'ouvrage de Helmut Creutz. Pour être juste, si vous placez ce texte sur
votre blog, il serait bien de mettre un lien vers la revue en ligne
(très intéressante) où se trouve cette recension : l'International
Journal of Community Currency Research, dans son volume de 2008 :
http://www.uea.ac.uk/env/ijccr/contents.html#12

Je connais effectivement l'ouvrage de Gesell, dont je dispose d'un
exemplaire (traduction française de 1948). Il existe aussi les éditions
complètes des oeuvres de Gesell, 18 volumes en allemand, publiés par
Werner Onken chez Gauke, un ensemble indispensable pour qui veut aller
profondément dans les écrits de Gesell. J'ai un peu travaillé sur ce
sujet il y a quelques années. Je vous joint un texte qui fait le lien
(très facile) entre Gesell et Proudhon, pour lequel je me suis pas mal
servi de ces oeuvres complètes :
http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00168528/fr/ Etant donné votre
connaissance du sujet, vous n'apprendrez probablement pas grand chose.

Comme vous l'avez compris en lisant ma recension, je ne suis pas
franchiste. Je suis en revanche très intéressé par cette approche, qui
me paraît utile sur plusieurs points de vue. Je ne suis pas fisherien
non plus, mais un peu comme Irving Fisher vers 1932-33, je reconnais
plus que volontiers l'intérêt des propositions de Gesell (pour
redynamiser l'activité économique) tout en ne partageant pas
nécessairement ses fondements théoriques.

OK

Je dois dire aussi que je vous connais de lecture depuis quelques années
- pour un texte rédigé avec Denis Clerc dans Alternatives économiques et
un recueil de textes publié il y a une vingtaine d'années et que,
maintenant que je le cherche, ne réapparais pas...

Oui, j'animais un séminaire "Silvio Gesell"  en 1987 avec F.Poulon

L'article avec Denis Clerc est sorti dans "alternatives économiques en avril 1998;

malheureusement, Monsieur Clerc m'a refusé toute suite à cette expérience, dommage!http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00138438/fr/), sur les monnaies sociales
(
http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00085784/fr/), sur les monnaies parallèles en général (ma thèse, certes un peu longue :
http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00092817/fr/). Le sceau de l'Etat n'est pas tout. Il peut être présent et la monnaie très fragile pourtant
(cf toutes les grosses inflations passées, et actuellement celle au Zimbabwe). Il peut être absent mais la monnaie fonctionner très bien --
la confiance dans la monnaie se construit d'une façon qui peut se passer de l'Etat.

Concernant vos réponses à des aspects de la recension, voici quelques
éléments pour continuer cette forme de dialogue.

1) Je suis d'abord très dubitatif sur l'idée que l'on puisse obtenir un système à l'épreuve des crises. Objectivement, cela n'a jamais existé
dans l'histoire, et je doute que cela existe un jour. Cela reviendrait précisément à ce qu'on a appelé il n'y a pas si longtemps, dans un autre
contexte : la fin de l'histoire... C'était après 1989-91, et l'on a vu quelle non-fin l'histoire a eue ! Tout au plus peut-on imaginer un
système qui soit plus stable que ce que l'on connaît aujourd'hui. Là, les pistes sont ouvertes, bien entendu. Pour le dire autrement, et se
rapprocher de la question qui nous occupe ici, je ne crois pas à la panacée monétaire, mais à des solutions qui, dans un contexte
historique, social, institutionnel donné, peuvent produire une société plus stable, plus juste, etc.

J'accepte votre remarque, et c'est sans doute la force et la faiblesse de l'approche gesellienne que ce raisonnement ne peut pas facilement être pris en défaut! Sans doute pourra-t-on se rendre compte seulement des problèmes éventuels quand on l'aura un peu mieux expérimenté! Ceci dit, il me semble cependant suffisamment robuste pour pouvoir s'appliquer facilement sur le plan technique, et suffisamment simple! Quand aux dommages, je reste convaincu qu'ils seront moindre que le capitalisme actuel.

Pour cause, par ailleurs, un système "sans crise" est impensable avec la monnaie traditionnelle, car, et vous le savez suffisamment, cette monnaie, institution publique, est constamment détournée de son usage - j'ai traduit un courrier d'Helmut Creutz sur mon blog où vous lirez à quel point la monnaie est actuellement thésaurisée d'une façon accentuée depuis un an!

La monnaie, véhicule public d'acheminement des biens et services, est en même temps susceptible d'être immobilisée arbitrairement et seulement "libérée" quand le "profit" (l'intérêt ou le gain spéculatif) est jugé suffisant par les détenteurs de capital monétaire! Cela revient à dire que le capitalisme monétaire tel qu'il, régulé ou non, est un système légal d'extorsion, un transfert de richesses allant constamment davantage vers les grosses fortunes. L'instabilité du système est là, car quand il n'y a plus personne à "rincer", le système s'arrête, comme c'est le cas de la crise systémique actuelle.

Je prends date et je prédis que nous n'aurons pas un ou deux ans de crise, mais facilement vingt ans! Le Japon nous en a donné l'exemple le plus parlant depuis 1991!

Evidemment, la solution gesellienne ne veut pas se substituer à certains choix politiques qui restent à faire, toujours.

Je crois (il faut que je vérifie) que Bernard Liétar évoque la société égyptienne, civilisation trois fois millénaire (un record!), qui fonctionnait avec les crues du Nil et la récolte des grains entreposés. Les mesures de grains servaient d'unités monétaires consommables, donc fondantes d'une récolte à la suivante, et ce système jouissait, semble-t-il, d'une grande stabilité, mais je ne suis pas historien et je n'y étais pas...

2) Je persiste à dire que les banques commerciales émettent de la monnaie... Si je définis la monnaie comme un principe de résolution des
dettes, eh bien ce que les banques commerciales émettent lorsqu'elles réalisent des crédits sert bien à régler des dettes. Qu'importe que
l'acte d'émission de cette chose suppose, pour les banques, un refinancement en monnaie banque centrale auprès de la banque centrale
(ou auprès de leurs consoeurs).On entre là dans un débat assez vieux entre économistes, séparant ceux
qui pensent que la monnaie est créée de façon exogène (c'est-à-dire en dehors des besoins effectifs des agents économiques exprimés auprès des banques), par les banques centrales, et ceux qui pensent au contraire qu'elle est créée de façon endogène (par les banques commerciales, sur examen des demandes de crédit de leurs clients, et en fonction de calculs propres, avant que de chercher la monnaie banque centrale
nécessaire pour faire face aux divers besoins de cette monnaie banque centrale qu'engendre l'opération de crédit aux clients). Assez
curieusement, votre position et celle de Creutz rejoint celle monétariste (Friedman), et s'éloigne de celle de Keynes.Mais quelle que soit la position adoptée, dire que les banques centrales sont là et sont nécessaires aux banques commerciales pour leur refinancement ne signifie pas que les banques commerciales n'émettent pas de la monnaie.

C'est complexe, me semble-t-il. Sur un plan comptable, une banque qui accorde un crédit crée une dette pour l'emprunteur ... pour payer les dettes des fournisseurs. Ces mêmes fournisseurs règlent ainsi leurs propres dettes auprès d'autres, et ainsi de suite.

Il reste, néanmoins que les crédits avancés par une banque doivent toujours être compensés par le dit refinancement, essentiellement les déposants/épargnants de la banque en question, ensuite par les prêts interbancaires si cela ne suffit pas ou, si la banque centrale suit, par de la monnaie centrale créée! Le rôle des banques est effectivement celui de pourvoir l'économie de liquidités suffisantes par tous les moyens possibles. Mais il s'agit d'un mouvement circulaire où doit entrer dans la banque autant qu'il en sort, nécessairement.

Oui, vous avez raison, sur ces questions les geselliens seraient plus monétaristes que keynesiens, sans doute.

Mais, avec Gesell, nous récusons avec la dernière énergie le dogme de la "monnaie neutre" des monétaristes, en tout cas de la monnaie actuelle. Il est sensible que Gesell voulait (en suivant "Proudhon à l'envers!") justement faire en sorte que la monnaie devienne "neutre", d'où sa proposition de la monnaie fondante qui met la monnaie au rang des biens et services et réalise un échange à tout moment proche de l'équivalence! Ce qui ne saurait être le cas avec la monnaie actuelle du fait même qu'elle peut être retiré de la circulation par qui veut, et notamment les fortunés!

En un sens, je veux bien "céder" ... un peu. En pratique, en effet, et dans le contexte d'instabilité actuel, les banques centrales doivent créer de la monnaie, contraintes et forcées pour éviter l'effondrement. En ce sens, pourquoi pas, on peut dire que le comportement des investisseurs fait créer cette monnaie qui, pourtant, ne circule que mal!

Avec Gesell, on peut affirmer que la théorie quantitative peut marcher, car dans la formule P=M*V, V serait à tout moment maximale (donc1), et les prix deviendraient une stritce fonction de M. Justement parce que la monnaie fondante ne peut rien faire d'autre que circuler...et ne jamais faire défaut à cela.

Nous sommes donc les seuls à avoir le droit d'être quantitativistes strictement! Les monétaristes n'ont raison que "dans le long terme", et encore, cela me semble évident.

3) C'est pour cela sans doute que nous ne nous comprenons pas sur la question de la centralisation. La solution de Creutz est pour moi une
centralisation de l'émission monétaire (au détriment de la capacité actuelle des banques commerciales à la créer), mais je comprends que
dans votre cadre théorique ce ne soit pas un problème puisque au fond... c'est déjà le cas.
Pour moi, cela n'a pas de sens. Et l'on ne peut dire que la monnaie est régalienne ou n'est pas... Il s'agit là d'une position aveugle -- en ce
sens qu'elle ne voit pas la pluralité monétaire qui, historiquement, a été la règle et qui, depuis une trentaine d'année, se redéploie, bien
au-delà des monnaies nationales, sous de multiples formes : monnaies dites sociales, monnaies locales, monnaies étrangères utilisées
localement, et d'autres formes plus particulières de monnaie. A ce sujet, je me permets de vous envoyer un lien vers des textes de ma part
: sur le "localisme monétaire"
(

Ce que je sais des monnaies locales, je m'engage à parcourir les documents que vous indiquez pour compléter ce que j'en sais à travers les publications des geselliens, c'est précisément pourtant cela: si elles étaient acceptées par une quelconque instance officielle, elles marchaeraient, sinon, c'est anecdotique!

L'exemple du ZIMBABWE est excellent: On ne peut pas dire que c'est encore un état digne de ce nom! Alors, sa monnaie...

Je reconnais cependant que l'état seul ne suffit pas, ni même une banque centrale, car ce qui fonde la valeur d'une monnaie est avant tout ce que je peux acheter avec, son pouvoir d'achat! En ce sens, il faut que les émetteurs de monnaie puissent incarner, d'une façon crédible, la garantie de cette valeur, évidemment!

La pluralité monétaire, historiquement la règle, OK, mais chaque monnaie commerciale efficace l'était toujours parce leurs émetteursétaient des sortes de "rois": le lombards par exemple, leur crédibilité dépassait même largement tous les royaumes de leur temps. Et c'est toujours ainsi, c'est la crédibilité de l'émetteur qui fait la différence!

Mais formule: "la monnaie est d'état ou n'est pas" est donc un raccourci un peu métaphorique. Pourquoi le dollar vaut-il? Parce que tout le monde croit en la puissance (économique surtout) des USA, idem pour l'Euro, la livre, le yen, le franc suisse etc.

Si la ville de Lyon émettait (avec le poids économique qu'elle réprésente) sa propre monnaie, voire une monnaie dite fondante, je suis convaincu que cette monnaie fonctionnerait très bien et supplanterait largement l'Euro, mais il faut pour cela que son cours soit imposé officiellement. Toute autre vision serait, à mon avis, de la poésie!

4) Comme Gesell, vous-même, Creutz et beaucoup d'autres, je pense que l'usage de la monnaie pour conserver la richesse pose un problème. La thésaurisation en particulier, puisqu'elle extrait une masse de monnaie hors de la circulation. L'argent déposé en compte, et utilisé par la
banque pour réaliser des opérations diverses, n'est pas gelée comme la monnaie thésaurisée, et par conséquent ne pose pas ce problème... tant
que les banques ne se contentent pas d'être un coffre-fort - ce qu'elles tendent à devenir lorsque, comme vers 1930-32 et peut-être aujourd'hui,
elles restreignent fortement les activités de crédit.Par conséquent, la solution de Gesell me paraît être une solution
logiquement envisageable.

Là, je vous reçois cinq sur cinq. Puissent les politiques vous entendre!

5) J'ai une vraie interrogation sur le rapport de la monnaie franche (affranchie du taux d'intérêt) au capitalisme, ou plus précisément aux
ravages du capitalisme.En effet, la monnaie franche, ou toute mise en oeuvre d'une forme de taxation sur la détention de monnaie, vise à éviter l'inutilisation de la monnaie. Ce faisant, elle dynamise l'activité. En toute logique, elle n'est donc pas par principe contradictoire avec le développement de ravages environnementaux tels que la monnaie "capitaliste" les produits. Si la contrainte de croissance ne vient plus de la contrainte de dégager un surplus suffisant pour rembourser les intérêts, elles vient au moins de la contrainte qui pèse sur les détenteurs de monnaie et les conduit à la dépenser plus vite.

C'est une question où la réponse est plus délicate, j'essaie. Gesell donne des indications précieuses dans son livre, et nous rejoignons là les opinions de Keynes autour de l'efficacité marginale du capital ou de Marx avec sa baisse tendancielle du taux de profit.

Un premier point: n'oublions pas que la monnaie franche est la monnaie liquide, billets et comptes courants. par contre, l'épargne n'est pas appelée à "fondre", car il s'agit d'un avoir monétaire, d'un prêt de l'épargnant à sa banque qui prête cet argent aux emprunteurs qui en font la demande (pour une maison ou une voiture par exemple). Autremant dit, celui qui ne veut pas tout consommer pourra épargner comme actuellement. Les taux baisseraient sans aucun doute pour tendre vers zéro à la longue, mais il en va autant pour les taux de crédit, l'immense majorité de la population y trouverait son compte, au détriment des plus fortunés pour qui le taux monétaire baissera inexorablement et définitivement.

Maintenant, à supposer que la monnaie franche déclenche une forte demande et une forte consommation dans un premier temps, toute la monnaie circulante achète, c'est l'esprit même de cette monnaie et sa seule raison d'être (pas de thésaurisation!), il est évident que l'économie tend à tourner en plein régime.

Le premier effet serait très certainement le rétablissement d'une situation de plein-emploi. Il s'ensuivrait ensuite une hausse continue des salaires jusqu'à un niveau où tous les profits reviendraient redistribués aux salariés. Les actionaires n'auraient qu'à bien se tenir.

Nous aurions aussi la situation où les salariés pourraient imposer des réductions du temps de travail, car s'ils devaient seulement produire davantage, ils ne pourraient ni vivre ni dépenser.

La production trouverait là une autre limite, physique dirais-je.

Le rôle de la BCE serait, évidemment, de maintenir la masse monétaire de telle sorte qu'il n'y aurait pas de poussée de prix (inflation). Et elle a les moyens de le faire, car son rôle est, déjà maintenant, d'accompagner l'économie, et si un excès de liquidité apparaît, elle devra (et le fera!) réduire sensiblement la masse circulante, au besoin en jouant sur le REFI et tous les moyens dont elle dispose.

En faisant cela, elle n'entraverait cependant plus, comme c'est le cas actuellement, la circulation même de la monnaie, car la monnaie franche circulerait en toute circonstance parce que l'on ne peut faire d'autre avec...Il n'y aurait plus la trappe aux liquidités.

Par contre, les conditions de production de biens et services pourraient être affectées du fait que le rendement productif tend à diminuer pour ce que disaient Marx, Gesell et Keynes (et d'autres sans doute), à savoir la baisse de l'efficacité marginale du capital!

A ce moment-là, le producteur ralentirait de lui-même l'investissement pour ne pas produire à perte. Le plein-emploi ambiant risquerait d'être mis à mal, pourrait-on penser. Il suffirait dès lors que tous travaillent moins avec la même redistribution, car c'est cela qui compte, pas le travail, mais la redistribution des biens. Je rappelle que la production actuelle est tout à fait suffisante en volume, mais un SDF n'achète ... rien!

La monnaie franche achèterait toujours la totalité de la production et des services du marché du moment, et le fait que tous les produits seraient écoulés implique que tous les produits seraient effectivement payés à ceux qui les produisent. La mévente existe dès lors pour les produits qui n'intéressent personne et le producteur de ces produits mérite de disparaître (tout comme actuellement). Sur ce point, je suis assez "libéral".

Par contre, on pourrait attribuer à l'action politique une efficacité nouvelle! Si la production marchande devait atteindre un rendement faible, il n'est pas interdit à la collectivité en empruntant, à taux faible ou nul, l'épargne désormais abondante pour initier des investissements d'infrastructure "écologiquement corrects" par exemple, des écoles, des hôpitaux.

Il serait aussi vraisemblable que les investissements futurs se feraient délocalisés à des endroits du monde où il y aurait encore des besoins importants, notamment le tiers monde et où les rendements productifs seraient supérieurs du fait des bas salaires. Nous assisterions par ce biais-là à une meilleure redistribution mondiale de la prospérité - et nous nous aurions des clients solvables à l'autre bout du monde!

Un dernier point: la monnaie franche conférerait de tels avantage à la zone ou au pays où elle serait introduite que cette monnaie diffuserait rapidement au-delà de son espace initial, soit par imitation des autres banques centrales, soit qu'elle s'imposerait tout simplement mondialisée.

Sans doute, mes réponses sont encore incomplètes et trop "romantiques". La suite au prochain numéro.

Cordialement,

Jérôme Blanc
Université de Lyon

Johannes Finckh, Bordeaux