Cher Monsieur Finckh,

Je dois d'abord vous remercier de votre long courrier, qui me permet
d'avoir un retour sur la recension que j'ai faite de la traduction de
l'ouvrage de Helmut Creutz. Pour être juste, si vous placez ce texte sur
votre blog, il serait bien de mettre un lien vers la revue en ligne
(très intéressante) où se trouve cette recension : l'International
Journal of Community Currency Research, dans son volume de 2008 :
http://www.uea.ac.uk/env/ijccr/contents.html#12

Je connais effectivement l'ouvrage de Gesell, dont je dispose d'un
exemplaire (traduction française de 1948). Il existe aussi les éditions
complètes des oeuvres de Gesell, 18 volumes en allemand, publiés par
Werner Onken chez Gauke, un ensemble indispensable pour qui veut aller
profondément dans les écrits de Gesell. J'ai un peu travaillé sur ce
sujet il y a quelques années. Je vous joint un texte qui fait le lien
(très facile) entre Gesell et Proudhon, pour lequel je me suis pas mal
servi de ces oeuvres complètes :
http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00168528/fr/ Etant donné votre
connaissance du sujet, vous n'apprendrez probablement pas grand chose.

Comme vous l'avez compris en lisant ma recension, je ne suis pas
franchiste. Je suis en revanche très intéressé par cette approche, qui
me paraît utile sur plusieurs points de vue. Je ne suis pas fisherien
non plus, mais un peu comme Irving Fisher vers 1932-33, je reconnais
plus que volontiers l'intérêt des propositions de Gesell (pour
redynamiser l'activité économique) tout en ne partageant pas
nécessairement ses fondements théoriques.

Je dois dire aussi que je vous connais de lecture depuis quelques années
- pour un texte rédigé avec Denis Clerc dans Alternatives économiques et
un recueil de textes publié il y a une vingtaine d'années et que,
maintenant que je le cherche, ne réapparais pas...

Concernant vos réponses à des aspects de la recension, voici quelques
éléments pour continuer cette forme de dialogue.

1) Je suis d'abord très dubitatif sur l'idée que l'on puisse obtenir un
système à l'épreuve des crises. Objectivement, cela n'a jamais existé
dans l'histoire, et je doute que cela existe un jour. Cela reviendrait
précisément à ce qu'on a appelé il n'y a pas si longtemps, dans un autre
contexte : la fin de l'histoire... C'était après 1989-91, et l'on a vu
quelle non-fin l'histoire a eue ! Tout au plus peut-on imaginer un
système qui soit plus stable que ce que l'on connaît aujourd'hui. Là,
les pistes sont ouvertes, bien entendu. Pour le dire autrement, et se
rapprocher de la question qui nous occupe ici, je ne crois pas à la
panacée monétaire, mais à des solutions qui, dans un contexte
historique, social, institutionnel donné, peuvent produire une société
plus stable, plus juste, etc.

2) Je persiste à dire que les banques commerciales émettent de la
monnaie... Si je définis la monnaie comme un principe de résolution des
dettes, eh bien ce que les banques commerciales émettent lorsqu'elles
réalisent des crédits sert bien à régler des dettes. Qu'importe que
l'acte d'émission de cette chose suppose, pour les banques, un
refinancement en monnaie banque centrale auprès de la banque centrale
(ou auprès de leurs consoeurs).
On entre là dans un débat assez vieux entre économistes, séparant ceux
qui pensent que la monnaie est créée de façon exogène (c'est-à-dire en
dehors des besoins effectifs des agents économiques exprimés auprès des
banques), par les banques centrales, et ceux qui pensent au contraire
qu'elle est créée de façon endogène (par les banques commerciales, sur
examen des demandes de crédit de leurs clients, et en fonction de
calculs propres, avant que de chercher la monnaie banque centrale
nécessaire pour faire face aux divers besoins de cette monnaie banque
centrale qu'engendre l'opération de crédit aux clients). Assez
curieusement, votre position et celle de Creutz rejoint celle
monétariste (Friedman), et s'éloigne de celle de Keynes.
Mais quelle que soit la position adoptée, dire que les banques centrales
sont là et sont nécessaires aux banques commerciales pour leur
refinancement ne signifie pas que les banques commerciales n'émettent
pas de la monnaie.

3) C'est pour cela sans doute que nous ne nous comprenons pas sur la
question de la centralisation. La solution de Creutz est pour moi une
centralisation de l'émission monétaire (au détriment de la capacité
actuelle des banques commerciales à la créer), mais je comprends que
dans votre cadre théorique ce ne soit pas un problème puisque au fond...
c'est déjà le cas.
Pour moi, cela n'a pas de sens. Et l'on ne peut dire que la monnaie est
régalienne ou n'est pas... Il s'agit là d'une position aveugle -- en ce
sens qu'elle ne voit pas la pluralité monétaire qui, historiquement, a
été la règle et qui, depuis une trentaine d'année, se redéploie, bien
au-delà des monnaies nationales, sous de multiples formes : monnaies
dites sociales, monnaies locales, monnaies étrangères utilisées
localement, et d'autres formes plus particulières de monnaie. A ce
sujet, je me permets de vous envoyer un lien vers des textes de ma part
: sur le "localisme monétaire"
(http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00138438/fr/), sur les
monnaies sociales
(http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00085784/fr/), sur les
monnaies parallèles en général (ma thèse, certes un peu longue :
http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00092817/fr/). Le sceau de l'Etat
n'est pas tout. Il peut être présent et la monnaie très fragile pourtant
(cf toutes les grosses inflations passées, et actuellement celle au
Zimbabwe). Il peut être absent mais la monnaie fonctionner très bien --
la confiance dans la monnaie se construit d'une façon qui peut se passer
de l'Etat.

4) Comme Gesell, vous-même, Creutz et beaucoup d'autres, je pense que
l'usage de la monnaie pour conserver la richesse pose un problème. La
thésaurisation en particulier, puisqu'elle extrait une masse de monnaie
hors de la circulation. L'argent déposé en compte, et utilisé par la
banque pour réaliser des opérations diverses, n'est pas gelée comme la
monnaie thésaurisée, et par conséquent ne pose pas ce problème... tant
que les banques ne se contentent pas d'être un coffre-fort - ce qu'elles
tendent à devenir lorsque, comme vers 1930-32 et peut-être aujourd'hui,
elles restreignent fortement les activités de crédit.
Par conséquent, la solution de Gesell me paraît être une solution
logiquement envisageable.

5) J'ai une vraie interrogation sur le rapport de la monnaie franche
(affranchie du taux d'intérêt) au capitalisme, ou plus précisément aux
ravages du capitalisme.
En effet, la monnaie franche, ou toute mise en oeuvre d'une forme de
taxation sur la détention de monnaie, vise à éviter l'inutilisation de
la monnaie. Ce faisant, elle dynamise l'activité. En toute logique, elle
n'est donc pas par principe contradictoire avec le développement de
ravages environnementaux tels que la monnaie "capitaliste" les produits.
Si la contrainte de croissance ne vient plus de la contrainte de dégager
un surplus suffisant pour rembourser les intérêts, elles vient au moins
de la contrainte qui pèse sur les détenteurs de monnaie et les conduit à
la dépenser plus vite.

Cordialement,

Jérôme Blanc
Université de Lyon